La fonction de l’Art comme expression de l’énergie humaine
- Pierre Teilhard de Chardin
- 15 mai
- 4 min de lecture
Je ne suis pas un artiste, mais un géologue, c'est‑à‑dire un simple prospecteur du passé. Je n'ai donc aucun titre à vous parler ici. Cependant, ayant eu dernièrement à traiter de l'Énergie humaine, de son prix, de son utilisation, de son avenir, il m'a fallu passer en revue les formes diverses où se manifeste l'activité du monde autour de nous. Et voici ce qu'il m'a semblé entrevoir, et ce que vous seuls, artistes, pouvez achever de voir, d'expliciter, de réaliser.
L'Art, d'abord, autant que je le comprenne, est une perfection universelle qui frange toute espèce de réalisation vitale, du moment que cette réalisation atteint la perfection de son expression. Il y a un art suprême dans le poisson, l'oiseau, l'antilope.
Mais l'art, le vrai art, devient dans l'Homme quelque chose de plus. Il cesse d'être une frange pour devenir un objet, une chose douée de vie particulière. Il s'individualise. Et il apparaît alors comme la forme prise dans le Monde par cette exubérance particulière d'énergie, échappée à la matière, qui caractérise l'Humanité.
De cette surabondance d'énergie en quête d'emploi, une large portion est sans doute absorbée par la science et la philosophie. Celles‑ci ne seraient jamais nées, et elles ne continueraient pas à se développer, s'il n'y avait pas, grâce au progrès des mécanismes, une proportion toujours croissante sur terre de puissance libre à dépenser. Science et philosophie [96] sont cependant étroitement liées à l'achèvement collectif de l'organisme humain. Nous n'avons aucune peine à regarder leur progrès comme une légitime et essentielle extension des progrès de la vie.
Dans l'art, par contre, subsiste sans altération la liberté, et même la fantaisie qui caractérise un bouillonnement d'énergie sous sa forme native. Ne fait-il pas penser instinctivement, par son miroitement sur la civilisation humaine, aux mille teintes luxuriantes et inutiles qui s'épanouissent sur le calice des fleurs et l'aile des papillons ?
Et alors la question se pose à l'ingénieur et au biologiste préoccupés avant tout de mesurer dans les choses leur rendement spirituel : « L'art serait-il simplement une sorte de déperdition et de dissipation, une fuite de l'énergie humaine ? Son caractère consistant, comme on dit parfois, à ne servir à rien ? Ou bien, au contraire, cette apparente inutilité ne dissimulerait-elle pas le secret de son efficience ?
Je me suis posé, après bien d'autres, ce problème. Et il m'a paru que l'art, loin d'être un luxe ou une activité parasitaire, remplissait une triple et nécessaire fonction dans l'élaboration de l'esprit au cours des âges.
En premier lieu, dirai-je, l'art sert à donner au trop-plein de la vie qui s'agite en nous le premier degré élémentaire de consistance par où cette impulsion, tout intérieure à l'origine, commence à se réaliser objectivement pour tous. Une vive impression demeure incomplète, ou elle se perd pour les autres, si elle ne se traduit pas dans un geste, dans une danse, dans un chant, dans un cri. Aux anxiétés, aux espoirs, aux enthousiasmes de l'homme, l'art apporte ce chant et ce cri. Il leur donne un corps et, en quelque manière, il les matérialise.
Or, du même coup, par le fait qu'il communique à ces élans une forme sensible, il les idéalise et déjà, partiellement, il les intellectualise. L'artiste aurait tort, j'imagine, et il s'est souvent trompé, en cherchant à faire passer laborieusement [97] dans son œuvre, une thèse, une doctrine. En lui, c'est l'intuition, non la raison, qui doit dominer. Mais si l'œuvre est vraiment sortie du fond de lui‑même, comme 'une riche musique, n'ayons crainte : dans les esprits qui en seront touchés, elle se réfractera en un iris de lumière. Plus primitive que toute idée, la beauté se montrera, persuasivement, avant-coureuse et génératrice d'idées.
À l'énergie spirituelle naissante sur terre, l'art donne ainsi, grâce a sa puissance d'expression symbolique, son premier corps et son premier visage. Mais il remplit encore, vis‑à‑vis d'elle, une troisième fonction, la plus importante de toutes. C'est lui qui lui communique et lui conserve sa marque spécifiquement humaine, en la personnalisant. Science et pensée, sans doute, requièrent, elles aussi, chez leurs virtuoses, une incommunicable originalité. Mais, cette originalité, elles risquent de l'absorber dans l'universalité des résultats qu'elles expriment. Le savant est plus ou moins vite noyé dans la création collective à laquelle il se donne. L'artiste, justement parce qu'il vit de fantaisie, ignore et contrebalance cette neutralisation de l'ouvrier humain par son œuvre. Plus le monde se rationalise et se mécanise, plus il requiert les « poètes » comme les sauveurs et le ferment de sa personnalité.
En somme, autour de l'énergie humaine croissante, l'art représente la zone d'avance extrême, celle où les vérités naissantes se condensent, se préforment et s'animent, avant d'être définitivement formulées et assimilées.
Voilà son efficacité et son rôle dans l'économie générale de l'évolution.
« Comment comprendre et utiliser l’art dans la ligne de l’énergie humaine » Direction de l’avenir T11 P 95-97 Intervention de Pierre Teilhard de Chardin au cours d’un déjeuner d’artistes organisé à Paris par le Centre d’Études des Problèmes humains le 13 mars 1939-
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